
Je m’appelle Léo, et je dois vous avouer que ma femme Béatrice aime bien porter les « culottes » à la maison. C’est un peu la raison pour laquelle, depuis plusieurs années, j’achète la paix du mois de novembre jusqu’à la fin mars car d’avril à octobre c’est moi le King, le King du BBQ plus précisément.
Je l’aime Béatrice, c’est l’amour de ma vie, mais disons qu’elle sait ce qu’elle veut, et depuis que je l’ai rencontrée, il y a une trentaine d’années, ma vie a changé. Elle a instauré l’ordre dans ma vie. Comme par exemple une « c-é-d-u-l-e » à respecter et, un ordre donné du genre « il y a une place pour chaque chose et chaque chose doit être à sa place ». Je connais donc… ma place et quand je dois y être. Disons que ma vie avant Béatrice était… plus « flou-ï-de ». Le bon côté de la chose c’est que maintenant, je n’ai que très peu de questions à me poser, et souvent, l’horaire bi-hebdomadaire sur le réfrigérateur peut y répondre. Sinon, je cherche les post-its. Cela dit, je l’aime de tout mon coeur, elle est ma reine, et elle m’a donné deux beaux enfants que je chéris.
Malgré tout, je conserve quelques « espaces » à moi. Je suis plus d’une fois couronné. Je porte les titres hiérarchiques suivants, bien qu’ils soient autoproclamés :
– Le Duc du garage ;
– Le Lord de la remise ;
– Le Prince de la cour (à l’exception de ce qui se trouve sur le deck), et
– LE King du BBQ (qui se trouve techniquement sur le deck…).
L’endroit où je peux vraiment devenir le Roi soleil c’est bien devant mon BBQ. C’est mon royaume, mon havre de paix, là où seul mon fils Steeeve ose s’aventurer, et où je peux lui transmettre cet art que je perfectionne depuis tant d’années. Selon moi, le BBQ c’est une affaire d’hommes. Bon, j’entends des dames qui disent « pas vrai, vieux schnouk ». Bien entendu, les femmes peuvent faire du très bon BBQ, mais je ne crois pas qu’elles n’éprouvent le même plaisir néandertalien que nous. Je m’explique.
Apprivoiser le mastodonte
Quelle joie quand j’arrive du Réno-Dépot avec ma boîte de… 250 lb ! Un BBQ c’est fait en fonte, en grosse fonte lourde et sale. Et quand vous ouvrez la boîte…. Avez-vous déjà monté un BBQ ? C’est 82 pièces qui ne s’emboîtent pas nécessairement ensemble comme sur le plan, c’est 134 vis de 32 types différents, c’est un minimum de trois bières bien « frettes » pour trouver le courage de viser la première pièce en place, enfin, c’est chiant à monter. J’ai bien vu qu’une telle activité pouvait difficilement s’insérer dans la cédule de ma femme, et la seule fois où elle m’a dit « je suis tout aussi capable que toi, donne-moi les instructions », (chose dont je n’ai jamais douté), elle a saisi le papier et n’a cessé de me dire que je n’avais pas la bonne pièce tout en savourant ses Singapour Slings, en finissant sa manucure et en consolant sa meilleure amie qui venait de laisser son amoureux. Tout s’est terminé en dégelant un pot de sauce à spaghetti.
Le feu
Le BBQ c’est cuisiner avec le feu. C’est très primal quand on y pense. C’est des bonbonnes de gaz, c’est un outil qui peut exploser. C’est un truc pour lequel, Béatrice n’a aucun intérêt. Remarquez, j’ai toujours affirmé qu’elle était plus brillante que moi. Si mon fidèle compagnon et moi explosons, la vie continue, si c’était Béatrice, la vie telle que ma famille nous la connaissons deviendrait un chaos. Vous vous souvenez de ma « flouidité » ? Un être flouide peut, à la limite, suivre une cédule, mais il ne peut pas la concevoir. C’est comme ça.
Le rituel
Pour moi, me mettre derrière le BBQ implique un rituel.
La chasse : bien que je vais rarement à la pêche, en fait moins souvent que je le souhaiterais, ma chasse prend plutôt place chez Joey, mon boucher. Je quitte à la première heure en quête de belles pièces de viande que je pourrai faire cuire. Derrière le comptoir vitré de chez Joey, je traque d’un regard aguerrit la viande fraîchement dépecée. L’odeur du sang me guide aussi. Je sens mon pouls qui augmente et tout à coup, avec mon index, comme si je lançais une flèche, je pointe en direction de la victime.
– Celle-là !
– Ah bon choix monsieur Léo me répond Joey, vous allez vous régaler !
– «Rrrrrrrrrrhhhaaaaaaa» (je cris dans ma tête).
Je bombe le torse de satisfaction. Je regarde les autres clients autour de moi avec un air satisfait. Je suis l’alpha pour 5 secondes. La chasse est terminée.
Le prélude : Je prends soin de mon BBQ. Je l’entretiens soigneusement. Je l’enduis d’huile, je le nourris aux meilleurs copeaux de bois. Et quand je l’allume… Allumer le BBQ ! Voilà une opération digne du lancement de la prochaine fusée !
28 juillet 1989 : mon deck
(NASA) – Chchchchchchch : lift-off time T-minus 2 minutes…..
(NASA) – Chchchchchchch : fuel check….
(Moi) – Fuel ready and full….. (j’espère !)
(NASA) – Chchchchchchch : cover open….
(Moi) – Check !
(NASA) – Chchchchchchch : Opening of burners….
(Moi) – Burners ouverts. Check !
(NASA) – Chchchchchchch : Ignition in 10,9,8,…
(Béatrice) – Léo?
(Moi) – …
(NASA) – Chchchchchchch : 7…
(Béatrice) – Léo?
(Moi) – …
(NASA- continue le décompte) – Chchchchchchch : 6…
(Béatrice) – LÉ-O?
(Moi) – Quoi ?
(Béatrice) – tu as apporté la crème 15 % que je t’ai demandé ?
(Moi) – Euh… oui !
(Béatrice) – Léo, elle est où ?
(Moi) – Euh… dans le fridge ?
(Béatrice) – Nope
(Moi) – Euh… sur le comptoir ?
(Béatrice) – Lequel ?
(Moi) – Euh… celui près de l’évier je crois.
(Béatrice) – ah ok, je l’ai !
(NASA) – Chchchchchchch : Lift off, lift off, lift off ? Acknowledge, lift-off
(Moi) – Lift –off !
Une boule de feu sort de mon BBQ.
…
À ce jour, les poils sur mes avant-bras n’ont pas repoussés. Putain de crème !
La magie :
Mon prêcheur préféré est Steven Raichlen. J’apprends ses psaumes par cœur que je peux réciter religieusement. Non seulement je BBQuette, je fume, je saisie… je suis le roi. La plupart du temps il n’y a pas de tralala dans la cuisine au BBQ. On coupe gros, on assaisonne, on laisse cuire. Il y a aussi les outils qui sont surdimensionnés, grossiers et basics. Et le processus est simple, on dépose les victuailles stratégiquement et la magie opère. Rien de compliqué, mais grâce à mon ami Steven, le goût devient complexe et savoureux.
Les doux grésillements des aliments me chuchotent à l’oreille.
« Après ta gorgée de bière Léo, retourne-moi ».
Ce que j’aime du BBQ c’est que je suis le chef d’orchestre, le dj comme me disait mon fils Steeeve.
Les panses satisfaites
L’ultime récompense de mes prouesses au BBQ c’est de voir les yeux heureux de mes convives qui en redemandent. Ce qui me touche c’est quand Béatrice me regarde avec ses beaux yeux bruns et me dit : « Tu t’es surpassé mon vieux. Franchement ! Vive le roi du BBQ ! ».
Je suis heureux !
Crédit photo: inconnu
