
Définition: Le microcrocage c’est l’art de ne pas vraiment goûter à un aliment parce que l’on est convaincu, qu’on ne l’aimera pas de toute façon.
C’est dès le plus jeune âge que cet instinct, quasi primal, apparait pour la première fois chez l’être humain. Habituellement, on l’apprivoise après avoir réalisé que la première cuillerée pleine d’épinards broyés que notre mère nous a enfournée dans la bouche goûtait euh… très mauvais. Un des instincts primaires chez le poupon c’est la régurgitation. Mais une fois adulte, la régurgitation n’est pas très bien vue dans notre société. C’est pourquoi on doit développer rapidement, et presque naturellement, l’art de microcroquer. En France ils appellent cela le «mycrocroquing» je crois. Ce qui est formidable c’est qu’en vieillissant, on peut le raffiner aussi. Mais attention, le microcrocage, lorsqu’il n’est pas bien maîtrisé, peut très vite se transformer en roulis en bouche.
Le roulis en bouche c’est quoi au juste?
Le roulis en bouche survient lorsque la bouchée prise était trop grosse et que tout à coup, alors que nos molaires ont à moitié écrasé la masse pour la broyer, on réalise que ça goûte très mauvais. Soudainement, l’aliment roule dans la bouche autour de l’axe longitudinal de la langue, car on sait pertinemment que l’oesophage va bloquer toute forme d’ingestion de cette saloperie. À la maison ce n’est pas très grave, mais lors d’un souper avec le Duke de Cambridge et sa femme, c’est plus compliqué.
Pour remédier à cette situation, on peut stocker l’aliment pendant un certain temps dans la joue, comme un petit écureuil. Il est effectivement possible d’entretenir une conversation avec des hu-hum si notre interlocuteur est volubile, mais vient le temps où il faut s’en débarrasser. Une des solutions possibles est d’ajouter un aliment que nous aimons et tenter de mixer le tout dans la bouche. Cette manipulation délicate est toutefois réservée aux habitués du microcrocage, car le risque de produire une plus grosse masse infecte survient dans 73.8 % des cas. La technique la plus efficace s’avère être le papier mouchoir ou encore la serviette en papier. La technique la plus commune consiste à tourner légèrement la tête dans un angle de 37 degrés, par politesse pour nos voisins, et éternuer en plaçant une partie du mouchoir devant notre bouche. On referme le mouchoir aussitôt et rien n’y parait. Une petite phrase du genre « Vous ne sentez pas une légère brise? » ou encore « Saprées allergies, il doit y avoir de la poussière sur le plancher… » peut rendre la démarche encore plus crédible. Le problème avec cette technique c’est que souvent, on a oublié les mouchoirs ou les serviettes sont en tissu. La dernière alternative est alors de s’excuser et passer à la salle bain.
Technique du microcrocage
Mais revenons à notre sujet. Selon moi, la personne qui maîtrise le mieux cet art, c’est ma mère. Mon guru dans le domaine du microcrocage. Lorsque je tente de lui faire goûter un nouvel aliment, elle le microcroque automatiquement. L’infime fraction de l’aliment qui se retrouve sur sa fourchette est quasi microscopique, du genre à tomber entre deux des quatre fourches. Même pas de quoi vraiment goûter, mais juste assez pour ne pas pouvoir affirmer que la fourchette est vierge. Deux facteurs entrent en jeu ici : ma mère est fière et n’avouera pas qu’elle n’aime pas quelque chose qui lui est présenté comme très bon et «tendance» et…, elle m’aime beaucoup. C’est vrai, elle m’a toujours encouragée dans tout ce que j’ai entrepris, du patinage artistique à la cuisine. Lorsqu’elle n’aime pas ce que je lui fais, elle minicroque tout le repas, par amour maternel j’ose imaginer.
– Maman, tu n’aimes pas ça? lui dis-je
– Nohon, c’est très bon» répond-elle
– Mais écoute, si tu n’aimes pas ça, ne te force pas, je vais te faire autre chose… lui dis-je en insistant.
– Nah, c’est très bon, je n’ai juste pas très faim! me dit-elle en souriant comme si elle avait la bouche trop pleine après avoir ingurgité une infinitésimale bouchée.
Méfiez-vous quand quelqu’un vous dit qu’il n’a pas très faim, c’est typique des microcroqueurs. Je regarde ma mère qui me sourit et qui commence à me raconter tous les potins de ma famille éloignée, je me dis qu’à la quantité qu’elle déglutie, le dîner va durer au moins cinq heures et demie….C’est qu’elle est polie ma mère. D’ailleurs, elle m’a transmis cette qualité.
La politesse avant tout
Personnellement, et ceux qui me connaissent vous le diront, j’ai quatre façons de percevoir la bouffe:
1- Il y a des aliments que j’adore. Ceux-là me rendent gaga. Habituellement je les mange en dernier pour finir avec une belle impression de mon repas. Ou encore, j’essaie d’en garder une dernière bouchée afin que le goût reste dans ma bouche le plus longtemps possible. Lorsque je les mange, je dis que je les aime, que j’aime la personne qui les a cuisinés, que la vie est belle et extraordinaire, que je me sens bien et je produis des sons qui peuvent ressembler à des cris de dauphin.
2- Puis, il y a les aliments que je déteste. Je n’entrouvrais même pas les lèvres pour cette catégorie-là. Cela inclut tout ce qui est gluant, qui ne sent pas bon, qui a des yeux qui me regardent, qui a des ventouses ou qui bouge dans mon assiette.
3- Viennent les aliments que je ne mange pas par principe. Rien de logique là-dedans. Je n’ai qu’à voir un film ou un documentaire et je m’insurge. Les répercussions sur mon alimentation peuvent varier de quelques jours à des années.
4- Finalement, il y a les aliments que je mange par politesse. Ce sont des aliments que je n’achète jamais, que je ne cuisine pas, que je mange rarement, mais qui peuvent entrer dans ma bouche en ne causant qu’un léger roulis. Ceux-là, je les ingurgite lorsque je suis invitée à manger chez des amis pas trop proches ou des étrangers. Un bon verre de vin pour rincer la bouche ne fait pas de mal dans ces circonstances.
La politesse nous oblige souvent à manger puisque c’est un moment de partage. Prenons les cocktails par exemple. J’ai un problème avec les hors-d’oeuvre. J’ai besoin de savoir ce qui entre dans ma bouche. Rarement identifiées, ces petites bouchées sont remplies de surprises qui peuvent nous mettre dans l’embarras. Avec la « nouvelle cuisine », tout peut se retrouver sur un craquelin. Vous pensez manger du boeuf Wellington, eh non, c’est du bébé kangourou! Quoi? Le roulis d’estomac est beaucoup moins contrôlable que celui dans la bouche, croyez-moi. C’est la même chose pour les boîtes de chocolats mélangés ou les repas de ma tante Thérèse. Vous vous souvenez des recettes Kraft? Et bien elle les a toutes notées, toutes essayées. Que faire lorsque le repas entier nécessite du microcrocage? Même les pommes de terre en purée sont d’une couleur jamais vue ! Il n’y a que ma mère pour relever un pareil défi. Enfin!
Il faut quand même dire que les goûts se développent avec le temps. Lorsque j’étais jeune, je ne mangeais que du steak. Si je m’étais écoutée, je ne mangerais pas d’olives, ni de poisson, je ne boirais pas de vin ou de bière. Cependant, tout ce que ma mère m’a obligé à manger, je n’aime pas trop, encore aujourd’hui. Les belles découvertes que j’ai faites, elles sont arrivées par hasard, sans pression, par plaisir. La nourriture reste un plaisir, il ne faut pas l’oublier, sinon les épices et les herbes n’auraient pas leur place.
Il m’arrive encore de microcroquer et d’avoir des roulis en bouche, mais je maîtrise tellement bien mon art, vous ne le saurez jamais ! Bon appétit !
Texte intégral publié le 6 mai 2011 sur mon blog précédent.
Crédit photo: inconnu.
