La routine tue

radio

Mon mari Ben a une routine stricte. Tous les matins, y compris la fin de semaine, il se lève à 6 h 17. Pourquoi les minutes incongrues me demandez-vous ? Et bien, un jour, après une panne d’électricité, il programma son radio-réveil 3 minutes de moins que l’heure réelle. Il a toujours gardé ce trois minutes de moins dans sa vie. Il l’a même retranché sur sa montre et sur l‘horloge dans son auto. Chaque matin, lorsque son radio-réveil sonne à 5 h 57, il pèse deux fois sur le bouton d’arrêt momentané, et 2 x 10 minutes plus tard, il se lève à 6 h 17. Je crois qu’un jour, lorsqu’il va mourir, ce sera 3 minutes plus tôt que prévu.  Si nous avons un rendez-vous, il sera là très exactement 3 minutes à l’avance. Si je suis en retard de 20 minutes, ce sera donc de 23 minutes pour lui. Ben a une routine stricte, sa vie est réglée au quart de tour… moins 3. J’imagine que ça le sécurise. Il se lève chaque matin et ne se pose pas de questions. Son corps exécute, presque de façon robotique, les tâches les unes après les autres. Chaque chose à sa place, chaque chose en son temps… moins 3. Bref, Ben me déprime. Pour lui, je personnifie le chaos.

Chaos = moi!
Personnellement, la routine me tue. Je me demande parfois si Ben me tue… à petit feu, à coup de trois minutes. Je suis incapable de vivre dans un pareil étau, esclave du temps, esclave de ma propre vie. J’en discutais avec des copines l’autre jour et à ma grande surprise, même si elles vivaient à l’heure exacte, la routine faisait partie de leurs vies aussi et cela leur semblait bien ainsi. Pourquoi cela me rend folle ? Vivre et revivre le jour de la marmotte, très peu pour moi. J’ai besoin de sensations fortes, j’ai besoin de me sentir vivre, de respirer, d’être libre, de provoquer des palpitations cardiaques chez les autres et à moi aussi. C’est ça vivre, non ? Donnez-moi ma date de mort aujourd’hui et je préfère mourir immédiatement!

Un jour, j’ai voulu faire goûter à mon mari les joies de l’imprévu, de l’inconnu. L’ivresse de s’abandonner à l’incertitude, à la surprise, au moment présent. La veille de notre 5e anniversaire de vie commune, j’ai préparé mon plan. Puisqu’il travaillait tard, je suis passée en vitesse chez Mimi, ma coiffeuse, et je me suis fait teindre en rousse, de retour à la maison j’ai changé ses chaussettes de tiroir, j’ai réarrangé la garde-robe et j’ai remis son cadran à la bonne heure. Je me suis couchée avant qu’il arrive et j’ai feint le sommeil profond quand il s’est couché. Le lendemain matin, moi qui suis une traineuse de lit invétérée, je me suis levée à 6 h 14 et j’ai préparé, un mercredi matin, des sandwichs aux oeufs au lieu du traditionnel poulet. Ben s’est levé 3 minutes plus tard, sans s’en rendre compte, il m’a demandé où étaient ses chaussettes et a bougonné, et j’ai entendu un « Aaaahhh » de terreur lorsqu’il a ouvert la garde-robe. Je lui ai donné son lunch, il a quitté contrarié en me disant que nous allions en discuter le soir même. Vers 16 h, je lui ai lancé une invitation impromptue pour aller prendre un verre dans un nouveau bistro .

– Mais pourquoi? » me dit-il

– On fête l’anniversaire de notre première rencontre, rétorquais-je

– Mais on n’a jamais fêté cela, et je ne me souviens plus de la date, mais il me semble que l’on s’et rencontré à l’été, pas à l’automne !

– Peu importe la date, j’ai le goût de célébrer notre première rencontre !

– Je ne comprends pas, qu’est-ce qui t’arrive ?

– Tu as mangé un sandwich aux oeufs ce midi ?, avançais-je

– Euh, je me suis acheté un sandwich à la dinde, tu sais, en milieu de semaine c’est de la volaille, dit-il repentant

– Alors, tu me dois un verre pour m’avoir fait préparer un sandwich pour rien!»

– …je sais pas…» fit-il, hésitant

– Allez, rendez-vous à 17 h 15 !

À 17 h  je faisais le pied de grue. Ben arriva l’air piteux et nous entrâmes. Il fixa sans cesse ma chevelure de feu. Je voyais dans son regard fatigué, qu’il n’aimait pas cette couleur, qu’il ne pourrait s’y habituer. Je ne m’en troublai point. J’aimais le voir déstabilisé. C’était le but !

De retour à la maison, j’avais donné la clé de notre appartement à mon amie Suzanne et une douzaine de nos potes nous attendaient pour célébrer avec nous. Ben est entré…
« SURPRISE!!! »
Ben est tombé sur le sol.
Infarctus!
Je dois avouer que là, pour la première fois, c’est lui qui m’a prise au dépourvu. Choquée, cette soirée s’est déroulée comme si j’étais dans un rêve…
Ambulance…
Stroboscope…
Hôpital…
Médecin….
Retour à la maison…
Un regard furtif dans la glace, « le roux ne me va vraiment pas ».

Avant de me coucher, j’ai remis le cadran trois minutes à l’avance. Je n’ai pas dormi. La sonnerie a retenti à 5 h 57, puis à 6 h 07, puis à 6 h 17 et je me suis levée. Je me suis regardée dans la glace.  J’étais toujours rousse. Ce n’était pas un rêve. Ben et la Vie m’avaient donné ce que je souhaitais. Mais pour réaliser ce voeu, Ben en avait payé le prix. Il est sorti de l’hôpital deux semaines plus tard. Je me suis assurée que tout était bien comme avant. Ben m’a avoué qu’il avait une maladie cardiaque et que la routine lui avait été prescrite. « Ah… » fis-je. Je me suis dit que s’il me l’avait dit avant j’aurais pu comprendre. Trop tard maintenant. D’un commun accord, nous avons réalisé que nous n’étions pas faits l’un pour l’autre. Ben et moi étions à l’opposé du spectrum du temps même si pendant de brefs momentst nous vivions au même diapason. Mais ces moments étaient trop courts pour vraiment les apprécier, pour vraiment les qualifier de moments de bonheur.

Depuis deux ans, je vis seule. Je vis toujours trois minutes à l’avance. J’ai essayé de mettre mes cadrans à l’heure, mais je me sens mal. Je ne sais pas si c’est de la culpabilité ou une routine que j’avais adoptée sans m’en rendre compte. Je gère un peu de chaos dans ma vie, c’est dans ma nature, mais j’ai de nouvelles petites habitudes. Quand je pense à Ben, je me demande toutefois ce qui m’avait tant attiré en lui pour en faire mon époux. Il était si différent, et au début, je dois me l’avouer, cela m’avait déstabilisé, cela m’avait obligé à casser ma routine. Mais cette routine se réinstalle sous d’autres formes, souvent sans que l’on s’en aperçoive. Si la routine m’a tué une fois, elle ne m’aura plus à l’avenir !