
Voilà un sujet plutôt épineux. Souvent je me demande, mais pourquoi les blues du souper en famille ? Pourquoi je ne ressens pas la même excitation que lorsqu’il s’agit d’un repas entre amis ? Je ne sais pas, peut-être parce qu’avec les amis c’est plus spontané ? Il faut avouer qu’avec la famille c’est trop souvent prédéterminé : NOËL, JOUR DE L’AN, PÂQUES, FÊTE DE MÉMÉ, FÊTE DE POMPON. Euh… dans notre famille, ma tante Rita fête Pompon, son caniche royal « miniature » à pompons. Je ne vous dirai pas ce que nous pensons vraiment de Pompon ni ce que nous souhaiterions lui faire. N’empêche que tous les 3 mars, tempête de neige ou pas, notre famille va fêter un caniche, qui en plus d’avoir une face à claques, souffre de graves problèmes de flatulences et mord tout ce qui a des doigts. Nous le faisons par respect pour une vieille femme qui ne l’a pas eu facile et/ou nous sommes tous complètement fous.
La familia
Divisons les gens en trois catégories. Il y a ceux qui aiment leur famille, ceux qui la détestent et ceux qui disent qu’ils ne l’ont pas choisi, donc ils doivent s’en accommoder. À mes yeux, c’est la troisième catégorie qui est la plus intéressante. Mais quand il s’agit de sentiments, rien n’est noir et blanc dans la vie, il y a des gens que l’on aime et des gens que l’on aime moins…. comme Pompon par exemple. Toutefois, ces sentiments peuvent être ambivalents. Je me souviens d’une année où tante Béatrice avait fait courir la rumeur que mon copain était paresseux, et que je l’entretenais. Cette année-là, disons que je ne me suis pas assise près d’elle, parce qu’elle aurait mangé ses petits pois par le nez. Enfin! Les familles c’est souvent comme ça. Ma famille n’est pas une exception.
Ma familia
Tout d’abord, il y a tante Rita que vous connaissez déjà. Elle a 72 ans bien sonnés, elle parle beaucoup trop fort en « chochotant » probablement à cause de son dentier déchaussé, sans compter qu’elle a une opinion sur tout…ce qu’elle ne connait pas. Elle s’assoit habituellement près de Mémé, ça tombe bien, car elle, elle est sourde. Mémé je l’adore, mais elle a la fâcheuse habitude de mâcher la bouche ouverte. Je crois que son dentier ne tient plus très bien non plus, donc la personne assise devant elle est témoin de tout un spectacle en plus d’être la cible des projectiles expulsés par la bouche de la matriarche. Cela produit un étrange ballet de non-dits lorsque vient le temps de passer à table. Débute alors un jeu de chaise musicale et la dernière personne qui arrive à table doit s’assoir devant Mémé. S’en suit, une course aux concombres, céleris, olives, betteraves, enfin, tout ce qui se trouve à proximité de Mémé sur la table afin de les mettre hors de portée de l’adorable matriarche.
Il y a aussi mon oncle Léo, le frère de mon père. Il ne parle pas beaucoup, il fait tout lentement, mais étrangement, il mange à une vitesse vertigineuse et boit toujours un peu trop. Sa femme, Béatrice est un moulin à parole. Elle et Rita c’est l’enfer, c’est de l’absurde à l’état le plus pur. Son sujet de prédilection: Céline Dion. Ce sujet est une boîte de Pandore dans notre famille, que nous essayons d’ouvrir le moins souvent. Léo et Béatrice ont deux enfants.
D’abord, il y a leur fille, Marie-Plume. Là, permettez-moi de m’adresser aux futurs parents. Pour l’amour du ciel, faites gaffe lorsque vous choisissez le nom de vos enfants! Marie-Plume, c’était peut-être mignon lorsqu’elle était un joli petit poupon, mais aujourd’hui, c’est une armoire à glace de 6 pieds, 200 lb de muscles, qui travaille comme changeuse à la société des transports urbains, vous l’avez peut-être déjà croisé ? C’est celle qui ne sourit jamais à la station Jolicoeur… Cela dit, on peut la comprendre avec un tel prénom. Le frère de Marie-Plume s’appelle Steeeve. Eh oui, il a quatre « e » dans son prénom dont trois avant le « v ». Personnellement, je crois que c’est certainement à cause d’une erreur orthographique lors de l’enregistrement de l’enfant, mais lui dit que non. Enfin… De toute façon, Steeeve est un menteur compulsif. Désolée, c’est cru de le dire comme cela, mais tout le monde le sait, sauf lui. Peut-être se ment-il à lui même? Enfin, je pense qu’il essaie de se rendre intéressant. J’imagine qu’avec une soeur comme Marie-Plume, il a dû en recevoir des taloches, et ça n’a pas dû être facile de se démarquer. On pourrait croire que cette famille est dysfonctionnelle, eh bien non, c’est l’harmonie totale!
Finalement, il y a ma mère qui dit quoi faire à mon père pendant toute la soirée et mon père qui en a marre de faire tout ce que ma mère lui dit de faire. Assoyez tout ce beau monde devant une tranche de rosebeef, un petit monticule de patates au lait et des petits pois, et vous avez un portrait assez juste de ma famille proche.
Les sujets à éviter
Dans toutes réunions de famille, il y a des sujets tabous. Ceux qu’il faut absolument éviter si nous ne désirons pas que la soirée tourne au vinaigre, bien entendu, la politique et la religion sont proscrites à jamais. Puis, dans notre famille il y a aussi Pompon dont il ne faut pas parler. Toutefois, lorsque Léo a pris un verre de trop, il lance inévitablement à Rita :
– Et j’vais te dire rien qu’une chose Rita, UN CANICHE ROYAL MINIATURE, ÇA NE SE PEUT PAS! Il est miniature ou il est royal c’est tout! Le tien, c’est la reine des gros caniches avec des tites flybin de boules partout, « royal » en vlimeux!!!
Oups! Voilà tante Rita qui est dans tous ses états! On ne parle par de Pompon ainsi!!!
– Ch’est un mâle alpha, tu chauras, mon Pompon! Et puis ch’est l’éleveur qui m’a dit cha rache! Un chien comme un caniche royal miniature cha peut être miniature de rache pis grandir pluche ou moins chelon qu’il est royal de taille. Pompon ch’est cha.
Rita se tourne vers mon père
– Ton frère n’a aucune manière. Tu ne devrais pas touchjours remplir chon verre!
C’est alors que pour changer la conversation, Béatrice pose la question que tous redoutent :
– Demandez-moi donc qu’elle robe portait Céline Dion dans son Véry special from Las Vegas en 2006 lorsqu’elle a interprété Mountain high?
– Laquelle? Laquelle? s’écrit Rita.
Mémé s’excite.
– Une longue robe bustier de couleur écrue, brodée de deux fleurs en or serties de pierre du Rhin dont 72 rouges et 82 noires. Elle portait aussi une sandale de 4 pouces avec des lanières de couleur or et une pierre noire et une autre rouge sur le dessus… Elle était splendide! Réponds Béatrice emballée par la prochaine conversation qui s’annonce.
Là, à ce moment précis, j’entre dans ce que l’on appelle « la zone ». Mon cerveau arrête littéralement de fonctionner. Je m’imagine courir enjouée dans un champ de blé avec une boîte de savon à laver qui sent trop bon ou encore en train de galoper sur un unicorne qui étend ses ailes et prend son envol. Chose certaine, je ne suis plus qu’un corps dans ce salon. Voyez-vous, vous avez sans doute aussi une tante qui aime Céline, moi je n’ai rien contre, mais Béatrice elle, a mémorisé la garde-robe entière de Céline, et ce, par année, par spectacle et par événement. Tous les détails qu’elle a mémorisés sont infinis… C’est édifiant! Si elle avait su prouver un tel niveau de connaissance en chimie, par exemple, elle aurait sans doute été récipiendaire d’un prix Nobel. Malheureusement pour elle, il n’y a pas de Nobel dans son domaine d’expertise.
Et la soirée s’enflamme. Moi j’écoute, et si je me surprends à argumenter sur la taille des caniches ou une couleur de robe à Céline, je m’arrête, je m’écoute et je ne me reconnais pas. Avec ma famille je suis parfois une autre. Je suis celle qu’ils ont vu grandir, celle qu’ils voient quatre fois par année, celle qu’ils ont toujours connu et qui n’a pas changé. Moi je me dis qu’il serait tout à fait impensable que j’aie une conversation sur les caniches royaux miniatures avec mes amis, mais avec ma famille, si. Pourquoi ? C’est ainsi. Une chance que mon père finit toujours par ouvrir la télévision pour regarder les résultats de hockey, de baseball, de football ou de golf, et s’il n’y a rien d’intéressant, il regardera même du curling. Inévitablement, les esprits se calment et les femmes recommencent à se raconter quelques potins.
Puis, ma mère sort son éternelle crème de menthe, et c’est le signal de s’en aller. Étrange, mais la crème de menthe a cet effet ! Un autre souper de famille se termine. On se dit au revoir, à la prochaine, et dans le trajet de retour je me répète… mais quelle famille!
